Le point "G" du Violon 

 

Il est dans l'air du temps de se pencher sur le point "G" du violon, comme Guarnerius, ou Gravité, ou encore comme sons Graves.

 

Les luthiers le connaissent bien, ce petit cône de bois que " del Gesu " plaçait dans le dos de ses violons.  A l'extérieur on peut parfois en apercevoir  le sommet qui transperce l'instrument. 

 

 

 

Qu'est-ce donc et à quoi cela sert-il ?

 

Les études actuelles sur le sujet ont démontré que  Guarnerius plaçait, sur certains violons, ce point à l’intersection des diagonales reliant les quatre coins. Mais ceci ne se vérifie pas toujours. J'examine ici le cas où le point se trouve un peu plus bas et qui reste mystérieux.

 

Au cours de la construction de mon dernier instrument, il m’est apparu que ce point pourrait être le centre d’un cercle qui relie les quatre coins. Quelle surprise de constater qu’à ce moment il s’agit du centre de gravité de l’instrument !

 

                                                                                           

 

L'hypothèse d'un point d'équilibre à déjà été émise, mais cette position équidistante des coins au centre d'un cercle est également remarquable et appelle à la réflexion.

 

 

Dans un cas,  les diagonales relient les extrémités d’un quadrilatère, et dans l’autre, le point est le centre d’une circonférence. Les surfaces de ces deux figures géométriques sont très proches, ce qui me fait penser à un essai de quadrature du cercle.

 

Les proportions du violon calquées sur celles de l’être humain me poussent irrésistiblement à faire le lien avec le diagramme de "da Vinci" où l'on voit le nombril, centre de gravité, comme étant le centre d'un cercle qui relie l'extrémité des mains et des pieds de l'homme de Vitruve.

 

les instruments de del Gesu étant souvent asymétriques, le cercle ne rejoint pas les coins exactement à leurs pointes.

Prenons l'exemple du Guarnerius  " Il  Cannon ", le point n’est pas à l’intersection de diagonales mais on peut constater qu'il est le centre d'une circonférence qui relie les quatre coins et c'est dans cette zone que le fond est le plus épais.

 

En laissant plus de bois et donc en augmentant la densité et la résistance du centre de gravité, on augmente l'assise de l'instrument, en relation avec celle du musicien.

 

Le cône, enfoncé à cet endroit  dans l’épaisseur du bois, pousse au centre d’une membrane plane pour l’élever vers la troisième dimension, et la fait passer de la géométrie de surface au volume.

 

C’est comme faire surgir une pyramide du désert.

                                                             

                                                                                                    Bruxelles  le 30/10/2008

 

A voir : Revue Musiques Nouvelles  page 35

 

 

Par quelle alchimie un instrument sonne-t-il diff éremment

entre les mains des musiciens ? Pourquoi un musicien

reconnaît-il souvent « son » instrument, celui-là plutôt qu’un

autre ? Que recherche un luthier dans la facture d’un violon,

d’un alto, d’un violoncelle ? Par quoi, par qui est-il inspiré ?

Quels liens se tisse-t-il entre ces trois personnages : le luthier,

le musicien, l’instrument — car il paraît évident qu’un

instrument respire et vit de sa propre âme — qui puissent

donner naissance à la musique ? Jean-Paul Dessy, à travers

sa pratique du violoncelle, et le luthier André Theunis, par sa

découverte d’un mystérieux « point G », exaltent chacun de

leur côté notre réfl exion…

Le « point G »

du corps sonore

Texte et photographies

Isabelle Françaix

Entretien

André Theunis

et Jean-Paul Dessy

Extension du corps sonore 02

 

 

 

Jean-Paul Dessy > La musique est une extension

du corps. Quand elle est vocale, c’est une

évidence ; quand elle est instrumentale, un medium

d’une extrême acuité permet un transfert

très fi n de notre corps, entité totale, à sa raréfaction.

On passe par le chas de l’aiguille : plus

exactement, on passe un fi l corporel atténué

ou précisé dans le chas d’une aiguille d’expressivité,

de transmission, ce qui nous permet un

corps à corps avec le public. Il ne s’agit pas d’un

corps à corps guerrier, obscène, douloureux…

C’est un corps à corps où la beauté et la bonté

concourent ; la musique tend ce fi l-là : une rencontre

des corps qui s’écoutent.

Toute l’histoire de la musique occidentale consiste

à élaborer des outils qui évoluent et permettent

(la voix étant aussi un outil) d’affi ner

notre geste instrumental. Ce geste devient un

medium qui révèle notre corps, notre être, plus

que n’importe quel agir qui semblerait plus

physique. Le travail de dentellière de l’instrumentiste

consiste dans l’infi nitésimal à soupeser

tout geste pour qu’il prenne un sens d’expressivité,

d’émotion et au-delà encore.

Je me rends compte que mon violoncelle (qui

pendant longtemps représentait une montagne

à gravir de façon sisyphienne) est le réceptacle

d’une potentialité de mon corps qui

ne pourrait pas jubiler ni s’intégrer dans une

contemplation intérieure aussi fi ne s’il n’existait

pas !

Les instruments de musique sont ce passage

possible de nous à nous-mêmes. Au-delà d’un

miroir, ils sont une extension, une augmentation,

une réalisation de nous-mêmes. Des

« corps de gloire », disait la religion chrétienne !

Que notre incarnation, en tout cas, puisse s’illuminer

du travail que l’on approfondit sur ce

corps à corps.

À quelques jours d’intervalle, André Theunis

nous confi e l’avancée de ses recherches

en cours. Il travaille à un nouveau

violon, inspiré par la jeune violoniste Alissa

Margulis.

André Theunis > Après l’avoir vue jouer en

concert, je suis rentré immédiatement à mon

atelier, j’ai pris du bois et j’ai commencé un violon

qui lui est dédié… sans qu’elle ne le sache

encore. C’est une longue histoire, car avec elle

j’ai perçu ce qui était certainement une réponse

à mes recherches en cours…

Tout en poursuivant son récit, André Theunis

ouvre le violon dont il a entrepris le collage.

De plus en plus indiscrets, nous en observons

l’intérieur.

 

André Theunis > On observe ce petit cône

à l’intérieur dans la caisse de résonance, face

auquel j’ai fait un repère du même genre sur la

table. Quand on pose l’instrument sur le doigt

à cet endroit, il tient tout à fait en équilibre. À

cet endroit-ci, j’ai aussi laissé une épaisseur

plus généreuse au bois. Il sonne de façon merveilleuse

: le son est net et se prolonge comme

celui d’une cloche.

Ce petit cône qui passe d’un côté à l’autre

du dos, on le voit sur les instruments de Guarnerius

del Gesu. L’histoire de ce point remonte

à 500 ans. Andrea Amati le faisait aussi dans

ses premiers violons mais pas Stradivarius.

Les luthiers se sont toujours demandé ce que

c’était, comment on le calculait et à quoi ça servait.

Je me suis rendu compte que ce petit point

qui sortait vers l’extérieur était simplement

au croisement des diagonales qui partaient

des quatre coins. Assez récemment, je me

suis penché sur « l’autre point » des violons de

Guarnerius, qui n’est pas toujours au croisement

des diagonales et n’a jusqu’alors pas

été identifi é. C’est en assistant à un concert

d’Alissa Margulis que j’ai été frappé d’une

intuition, saisi par son assise. Elle jouait autour

de son centre de gravité. C’est cette remarque

étonnante qui m’a mis sur la piste. Elle jouait

autour de ce centre d’énergie que les Japonais

appellent le hara et qui se trouve un peu plus

bas que le nombril chez un être humain. Si on

suspend un homme par là, il restera en équilibre.

D’ailleurs, je me souviens de ce spectacle de

Musiques Nouvelles et la Compagnie Mossoux-

Bonté, Khoom, où trois danseurs se balançaient

à une corde ceinte avec un baudrier

autour de cet endroit. On voit vraiment que

tout tourne autour de ce centre de gravité.

Il est essentiel d’en prendre conscience car cela

joue dans tous les domaines ; et pour l’instrumentiste,

cela détermine sa sonorité. Quand un

violoniste a du son, c’est évident : il entoure son

instrument, il a une assise extraordinaire. Tout

tourne autour de son énergie vitale, centrale et

se reproduit dans le son.

Le deuxième point de Guarnerius, me suisje

dit, était peut-être le centre de gravité de

l’instrument ! Or inconsciemment j’ai toujours

laissé à cet endroit sensible, et peut-être depuis

mes premiers violons, davantage de bois.

Stradivarius le faisait plus haut, Guarnerius

plus bas. Après quelques études supplémentaires,

je me suis rendu compte que ce point est

le cercle d’un centre qui relie les quatre coins.

C’est merveilleux ! Il n’est jamais exactement au

même endroit suivant la morphologie de chaque

violon.

Les proportions du violon calquées sur celles

de l’être humain me poussent irrésistiblement

à faire le lien avec le diagramme de Leonardo

da Vinci, où l’on voit le nombril, centre de gravité,

comme étant le centre d’un cercle qui relie

l’extrémité des mains et des pieds de l’homme

de Vitruve.

C’est le « point G » du violon, comme Guarnerius,

Gravité ou sons Graves.

Quant aux voûtes de ce violon, elles sont

très doucement incurvées en rejoignant les

bords.

André Theunis > C’est très important pour

le son. Je m’en suis aperçu un jour en essayant

chez un luthier un violoncelle Gofriller en très

mauvais état. Il venait de l’acheter et prétendait

qu’il sonnait « du feu » ! J’ai fait quelques notes

et… heureusement que j’étais assis car c’était

phénoménal : quelle basse et quelle ampleur !

J’avais tout à coup entre les mains un instrument

mythique avec un son mythique. C’était

donc vrai, mais pourquoi ? Ce n’est jamais

qu’un bout de bois. Après l’avoir étudié en profondeur,

j’ai vu que ses voûtes avaient énormément

de souplesse dans les joues, ce qui donne

de l’ampleur et de la rondeur à la vibration. Je

crois que le secret des basses de Gofriller se

trouve dans ses voûtes…

Que se passe-t-il alors quand André Theunis

réalise un violoncelle à dos plat pour

Jean-Paul Dessy, le dénommé Éliehasard

aux douze cordes sympathiques ?

 

André Theunis > Ça concorde tout à fait !

Totalement plat, le dos a une amplitude énorme.

C’est pourquoi il possède des graves d’une

ampleur et d’une souplesse incroyables.

Est-ce que la tête change le son ?

André Theunis > Son poids joue en contrepoids

dans la vibration. Celle de ce violon est

très courbée et bombée.

Ce qui est assez curieux, c’est qu’Alissa Margulis

est présente quand je fais ce violon. Elle ne

le sait pas. Je ne l’ai plus jamais revue depuis le

concert, ce violon n’est pas le sien et pourtant,

quand je le touche, elle est là !

Quand je travaille sur l’instrument d’un musicien,

il est toujours présent mentalement.

C’est un peu comme si vous réalisiez son

portrait ?

André Theunis > Exactement ! Mais chaque

instrument est une entité à part entière. Comme

cet alto, Oncle Vania, qui attend quelque

chose…

Atelier d’André Theunis

Bruxelles, les 17 et 19 décembre 2008

Revue Musiques Nouvelles # 03 - page 37

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